Construire un chalet

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« Fais ce que tu as à faire », voilà les dernières paroles de maman à mon Frangin qui lui parlait de fuite d’eau et de fourneau à mazout qui ne fonctionnait plus au chalet avant qu’elle s’éteigne quelques heures plus tard. Une ultime conversation banale et très technique pour ne pas inquiéter maman et pour lui montrer qu’elle pouvait partir sans crainte : nous saurions nous débrouiller dans la vie, sans elle ni papa à nos côtés.

Depuis, si je dois trouver un aspect « positif » à toute cette année difficile, c’est que j’ai appris beaucoup de choses en peu de temps : comment organiser des funérailles, comment régler une succession et, à présent, comment construire une maison en Suisse. J’ai également enrichi mon vocabulaire de nouveaux mots comme radier, saut-de-loup, thermobloc ytong, seuil planet, etc.

Le chalet dont il est question dans cet article a été construit par grand-papa Louis dans le village natal de grand-maman Marcelle en Valais. En bon patriarche, grand-papa souhaitait une maison de vacances pour sa famille et, après une virée à la foire du Valais, il s’est décidé à monter un chalet de toutes pièces qu’il a divisé en deux appartements distincts reliés par un escalier extérieur, l’un pour grand-maman et lui et l’autre pour ses enfants. Quant aux petits-enfants, ils n’avaient qu’à se serrer dans les combles (= galetas en Suisse) pour dormir. Je vous rassure, je n’y ai jamais passé la nuit.

A l’époque, la technique de construction de ce chalet était révolutionnaire et les villageois se déplaçaient pour regarder le chantier. J’écris bien à l’époque car à l’usage, le chalet s’est révélé peu pratique : l’escalier était constamment gelé en hiver, puis, comme toutes les pièces étaient dédoublées, le salon du bas n’a jamais servi tout comme la deuxième cuisine qui est devenue ma chambre puis celle de la Puce.

Au fil du temps et deux générations plus tard, d’autres problèmes se sont ajoutés à cette mauvaise répartition des surfaces intérieures : aucune isolation, fourneaux à mazout polluants hors service, fissure dans le radier, conduite d’eau percée, etc. Il était urgent d’entreprendre des rénovations !

Nous avons commencé par contacter deux architectes/constructeurs de chalet pour obtenir des offres chiffrées pour :

  1. La rénovation minimale de l’existant sans passer par une mise à l’enquête
  2. La transformation de l’existant avec mise à l’enquête et mise à niveau thermique du bâtiment
  3. La transformation de l’existant et montage de l’étage en construction neuve avec mise à l’enquête et mise à niveau thermique du bâtiment
  4. La démolition de l’existant, projet et mise à l’enquête d’une nouvelle construction

Nous avons écarté d’emblée l’option 1, la moins chère mais la moins convaincante (on ne touche à rien et on se contente d’une isolation par l’intérieur ce qui réduit drastiquement la taille des pièces) ; l’option 2 était quasi similaire à l’option 1 (isolation par l’extérieur et chauffage au mazout) ; Quant à l’option 3 (on démonte l’étage, on le refait à neuf et on remplace le chauffage au mazout par du chauffage aux pellets), le prix était quasi le même (à une centaine de milliers de CHF près tout de même) que l’option 4 : démolir l’existant et créer un nouveau chalet, option que nous avons retenue.

Etant donné que nous n’étions pas pressés, nous n’avons pas lésiné sur la qualité ni sur le temps de réalisation du nouveau chalet : pas de panneaux préfabriqués installés en 2 jours chrono mais du maçonnage brique par brique qui prendra le temps nécessaire pour sécher et se transformer en murs qui supporteront ensuite la partie bois en madrier, une deuxième étape qui devrait durer 5 semaines environ. Nous avons également conçu ce chalet de A à Z à partir d’une feuille blanche plutôt que de partir sur une solution clé en main. Chaque recoin et chaque détail de chaque pièce a ainsi fait l’objet d’une réflexion qui n’est pas terminée à ce jour puisque nous devons encore finaliser l’emplacement de tous les points de lumière, les prises électriques, etc.

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La commode d’arrière-grand-tante Antoinette. J’ignore chez qui elle a atterri, nous ne l’avons pas gardée.
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Je ne suis pas attachée aux choses mais le plus dur, c’était de tomber sur ces petits morceaux de bonheur épinglés par papa ou maman par-ci par-là sur les murs.
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Adieu, chalet de grand-papa. Nous t’aimions beaucoup et nous avons passé de joyeux moments en tes murs ! Repose-toi bien, tu le mérites.
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Quelques meubles et cartons comme autant de souvenirs d’un temps révolu.
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Foutu pour foutu et cassé pour cassé (le chalet comme la tirelire ;o)), nous nous sommes dit que nous pourrions utiliser les dernières technologies en matière d’écologie et d’économie d’énergie. Nous avons donc revu tout le système de chauffage au sol avec pompe à chaleur, triple vitrage, maçonnerie en béton cellulaire ytong (mélange de chaux, ciment, sable et eau, 20 % de matière pour 80 % d’air), etc., plus module de commande de chauffage à distance. Nous avons aussi pensé à installer des câbles dans le mur vers les places de parc pour recharger les batteries de nos éventuelles futures voitures électriques. Le chalet 2.0 sera durable et recyclable, ce qui était important pour moi, comme de confier le chantier à des Valaisans uniquement, sous le contrôle de la Fédération des constructeurs valaisans, et la partie électricité à notre cousin qui habite dans le village. Difficile de faire plus local ! ;o)

Avec tout ça, je croyais bêtement qu’on avait tout bon et que le gros du travail était terminé (je pensais aussi naïvement qu’un chalet était moins cher qu’une maison alors que non : en Suisse, un chalet n’est pas une cabane au fond des bois mais une véritable maison individuelle prévue pour résister au climat rude de la montagne) mais c’était avant que je me heurte aux différentes exigences et lois suisses en matière de construction.

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Les atouts majeurs de notre chalet : une vue panoramique à 180 degrés à couper le souffle et la proximité des pistes de ski de Verbier ! Imaginez ce paysage recouvert d’un manteau blanc en hiver !
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Un jour, j’apprendrais le nom de toutes ces montagnes.

Il faut savoir qu’en Suisse, être propriétaire est un projet irréalisable pour la majorité des gens, d’ailleurs, on arrive bon dernier au classement par pays des propriétaires en Europe. La faute à la pression immobilière (impossible d’acheter une maison en dessous de CHF 1 mio dans le bassin lémanique et encore, l’estimation est très basse), à l’offre foncière faible (peu de terrains constructibles), à la difficulté de réunir les fonds propres (20 % au minimum plus 5 % pour les frais de notaire), au durcissement des règles d’octroi d’un crédit hypothécaire par les banques, et aux lois contraignantes sur l’aménagement du territoire (LAT et Lex Weber sur les résidences secondaires) sans compter le casse-tête des nouvelles normes de construction.

Voici le résumé de notre parcours depuis la soumission de notre dossier pour la mise-à-l’enquête auprès de la Commune concernée au printemps dernier jusqu’à l’obtention de l’autorisation de construire mi-octobre :

  • La Commune a tout d’abord rejeté notre demande d’ériger le chalet 2.0 sur les fondations du chalet de grand-papa Louis et a exigé qu’on le recule de 1,5 m par rapport à la route = adieu, chalet de grand-papa, il ne restera plus rien de toi, même pas un mur. Notre mandataire a donc modifié les plans en conséquence, rajouté une troisième place de parc obligatoire et l’architecte a produit un plan « banane » qu’il n’avait jamais réalisé en 25 ans de métier et dessiné les plans du chalet de grand-papa qui n’existaient pas, bref, cela nous a bien pris deux mois avant que le dossier soit validé.
  • Dans le délai de 30 jours qui suit la soumission à l’enquête publique de notre projet de destruction/construction du chalet dans le Bulletin Officiel du Canton du Valais, nous avons reçu une opposition de Helvetia Nostra, l’association écologiste à l’origine de la loi sur les résidences secondaires (Lex Weber) entrée en application en 2012. En Suisse, on ne peut pas construire de résidence secondaire si la Commune en compte déjà 20 % sur sa surface brute au sol habitable, qu’il s’agisse d’une grande station de montagne comme Crans-Montana ou d’un regroupement de hameaux, ce qui est disproportionné. Notre chalet, construit avant 2012, n’était pas concerné par la Lex Weber puisqu’il répondait à l’ancien droit avec la possibilité d’agrandir la surface habitable de 30 % ce que nous avons fait, mais nous avons quand même reçu une opposition sous la forme d’une lettre-type. En Suisse, n’importe qui peut faire opposition n’importe où et pour n’importe quel projet de construction sans avoir besoin de documenter pourquoi il fait opposition à ce stade.
  • Après avoir perdu deux semaines à expliquer le pourquoi du comment à la Commune et à Helvetia Nostra (oui, le chalet de grand-papa a toujours été une résidence secondaire, oui, il l’a construit avant 2012, non, nous n’allons pas le vendre à un trader de La City à Londres…), notre dossier, approuvé par la Commune a été envoyé au Canton du Valais pour une durée de 30 jours, le temps que tous les départements se prononcent.
  • Le Canton du Valais a « oublié/égaré » notre dossier pendant 15 jours avant de donner les préavis positifs à la Commune.
  • Nous avons encore attendu un mois avant de recevoir la décision en matière de construction de la Commune qui nous autorisait à détruire et à reconstruire le chalet de grand-papa à condition qu’Helvetia Nostra ne fasse pas recours contre la-dite décision, ce qui a été heureusement le cas, sinon nous serions partis pour 6 mois supplémentaires de procédures juridique afin de régler la question au Tribunal.

Grosso modo, nous avons donc attendu 6 longs mois avant de recevoir l’autorisation de construire, mais, même si le parcours n’a pas été dénué d’obstacles, cela en valait la peine. Le chalet va renaître de ses cendres plus beau et surtout plus fonctionnel qu’avant et je me réjouis d’y faire le plein de nouveaux souvenirs.

Chère maman, nous avons « fait ce que nous avions à faire » et j’espère que tu approuves notre choix où que tu sois (et grand-papa aussi, grâce à qui tout a commencé). J’éprouve toujours un sentiment de culpabilité à détruire ce chalet que tu aimais tant mais je crois que nous avons pris la meilleure décision.

Construire un chalet

9 réflexions sur “Construire un chalet

  1. Comme c’est compliqué !!! En France, c’est beaucoup, voire trop simple, pour faire construire. Le maire a un énorme pouvoir.
    Et oui, je suis sûre qu’elle approuve tes choix.

    1. En Suisse, on adore se compliquer la vie ! On a des lois pour tout, même pour tailler des haies ou ramasser des crottes de chien… La France nous fait rêver, surtout quand on voit le prix de l’immobilier qui est extrêmement bas pour nous, les Suisses. Bises.

  2. angelique dit :

    Bonjour Koyangi, je pense que tes parents auraient surtout aimé qu’il reste pour la famille, le « lifting » 😉 est plutot un signe que vous vous occupez bien de lui afin de lui prolonger sa vie, c’est à mon avis une bonne décision, sa fonction sera toujours la meme : il restera une fabrique de souvenirs familiaux et c’est sans doute cela que voulait ta maman, un endroit qui rassemble les gens qu’on aime c’est inestimable ♥

    1. Bonjour Angélique, c’est certain que papa et maman mais aussi grand-papa et grand-maman sont ravis que nous ayons gardé le chalet ! Nous l’avons détruit malheureusement et je sens que je vais avoir des explications à donner « là-haut » quand ce sera mon tour ;o) Je me réjouis d’y vivre d’autres bons moments, en tout cas, ce projet m’a d’ores et déjà permis de renouer des liens avec certains de mes cousins du village que je n’avais plus revus depuis qu’on était tout petit et ça nous a fait très plaisir ! Bisous.

      1. angelique dit :

        Je ne pensais pas que ton article collerait autant à ce que je vis en ce moment, nous venons de perdre un membre de notre famille qui avait l’habitude de tous nous réunir, et sa maison remplie de souvenirs familiaux va etre vendue faute d’accord entre les héritiers. N’étant qu’un élément rapporté je n’ai pas mon mot à dire, ni les moyens de la racheter, mais je suis peinée de savoir que ce lieu si vivant et convivial ne sera plus qu’un lieu de pèlerinage, d’autant que la personne disparue aurait souhaité perpétué la tradition familiale 😦

  3. Janique dit :

    Article très intéressant. Je suis en train d’acheter un appartement déjà construit et il y a certaine léthargie dans l’avancement de la vente c’est incroyable! Et en te lisant, il me semble que c’est encore pire lorsque l’on construit.

    En tous les cas, la vue est splendide et je pense que le chalet va l’être aussi. Bien que je ne te connaissant pas, tu as beaucoup de goûts (ce que je vois au travers de ton blog :oD).

    Bon week-end.

    1. Bonjour Janique, je n’ai pas acheté d’appartement ni de maison déjà construits donc j’ignore si cela prend beaucoup de temps ou non. J’imagine qu’il y a des documents à produire pour la banque, des garanties financières à fournir et des rendez-vous avec le notaire et le propriétaire du bien immobilier. Quant à la construction, c’est un peu le parcours du combattant mais j’ai de la chance que notre dossier était « simple » ;o) et que les terrains nous appartenaient déjà. Les constructeurs ne prennent même plus le temps d’accepter un mandat si le projet est voué à l’échec dès le départ.

      Je te remercie pour tes encouragements pour le chalet, j’espère moi aussi qu’il sera réussi ;o) D’un autre côté, s’il ne me plaît pas, je pourrais m’en prendre qu’à moi (quelle pression de malade, ouf ;o)) !

      Je te souhaite une bonne fin de semaine.

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