« Stéphanie, tu ne sais pas ce que c’est, tu ne peux pas comprendre ! »

Je ne suis pas fascinée par la pauvreté. Je ne cherche pas non plus à me rendre intéressante en « faisant ma pauvresse » comme m’a dit Dani. J’ouvre simplement les yeux et je prends conscience de la réalité de la vie en Suisse dont je ne me rendais pas compte. Tout simplement parce que j’ai grandi dans une famille aisée qui m’a envoyée dans une des meilleures écoles privées internationales de Lausanne, fait ma rebelle en allant à l’ECAL, Ecole Cantonale d’Art de Lausanne, une référence dans le monde des HES en art, puis rentrée dans le moule en travaillant pour une entreprise internationale mondialement connue, ou j’ai fait ma place, pour rassurer papa et maman.

Toute ma vie, on m’a fait comprendre que je faisais partie d’une élite, qu’il fallait étudier et travailler dur pour réussir. J’ai été première de classe à l’école et après l’ECAL, j’ai trouvé mon emploi sans effort trois jours après un entretien dans un cabinet d’avocats où l’on m’a demandé si je savais utiliser une photocopieuse (bah oui, même un ordinateur, c’est quoi cette question à la noix ?) et qui n’a rien donné « parce que je manquais d’expérience » (forcément, je sortais des études).

Forte de mon expérience, comment pouvais-je savoir qu’étudier et travailler dur et faire des hautes études ne menaient pas forcément à la réussite ? Que des amis qui ont fait un master et/ou un doctorat à l’Université sont dans la galère en ce moment, que certains copains de classe de l’ECAL vivent avec CHF 500 par mois alors qu’ils travaillent et qu’ils n’ont pas pris de vacances ni même de week-ends depuis de nombreuses années ?

Je ne parle pas de la pauvreté en Suisse, ni des personnes sans formation en situation précaire qui n’ont pas d’autres perspectives d’avenir que des « petits boulots » mal rémunérés. Je parle de chefs d’entreprise et d’indépendants qui sont obligés de vivre chichement parce qu’ils ne reçoivent aucune aide quand ils en ont besoin alors qu’ils doivent faire face à de nombreuses charges (AVS/AI/APG, TVA, taxes de la Chambre du Commerce, etc.) et qui se retrouvent endettés suite à une blessure ou à une maladie ou en situation de faillite personnelle et professionnelle accélérée par la pandémie.

Ces trois dernières années, je me suis retrouvée plusieurs fois à réconforter des amis au bout du rouleau, qui m’ont raconté leur détresse et leur honte d’en être arrivés là alors qu’il n’y a aucune honte à avoir, qui n’arrivaient plus à trouver de solutions et envisageaient le suicide tellement leur charge était lourde à porter. J’ai fait du mieux que j’ai pu, j’ai prêté de l’argent puisque AUCUNE administration n’était capable de le faire alors que je ne suis ni une banque ni une association caritative, j’ai épaulé un proche en recourant à ma fiduciaire pour obtenir un rendez-vous à l’office des impôts où je suis allée en tant que témoin pour arrêter une saisie et une vente forcée de ses biens.

Je ne suis pas fascinée par la pauvreté, non. Je suis révoltée par un système qui broie les gens au lieu de les aider dans une Suisse riche et prospère au niveau de vie le plus haut du monde ! Je pourrais bien sûr faire comme tout le monde dans mon milieu, vivre dans l’insouciance et faire comme si cela n’existait pas dans notre beau pays.

« Ma foi, il y a et il y aura toujours des pauvres, c’est comme ça ».

C’est pour répondre à cette remarque : « je ne peux pas comprendre parce que je ne sais pas ce que c’est que c’est » que j’ai voulu tenter l’expérience de vivre avec CHF 500 par mois du 25 octobre au 25 novembre 2021. Pour comprendre. Pour savoir si c’est possible. Pour analyser mes dépenses et avoir un œil critique. Pour dégager de l’argent si je me retrouve à nouveau face à un ami en détresse parce que je ne peux pas continuer à distribuer des dizaines de milliers de CHF par-ci par-là en puisant dans mes réserves même si je fais signer des reconnaissances de dettes (Je prête de l’argent mais je ne le donne pas parce que je refuserai que l’on me fasse la charité si je me retrouvais dans cette situation et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour rembourser au plus vite ce que l’on m’a prêté. Pour l’instant, personne ne m’a jamais rien rendu mais j’ai un document légal à faire valoir au juge dans le pire des cas… J’étudie également la situation au cas par cas, je ne suis pas Mère Teresa).

Si je me contentais uniquement des dépenses nécessaires, soit la nourriture pour moi et les chats et mes déplacements en voiture – hors assurance, permis de circulation, services et autres frais -, je pourrais m’en sortir avec CHF 500 par mois à condition que les chats et moi restions en parfaite santé.  

Dépenses nécessaires : CHF 541

  • Nourriture et boissons : 262, soit 65.50 pour 4 semaines. Je pourrais vivre avec moins si j’achetais chez les Hard Discounters comme Aldi et Lidl.
  • Essence et parking : 149. J’ignore si un abonnement demi-tarif de train serait plus avantageux. Tout ce que je sais, c’est que je ne pourrais pas aller au chalet avec Kumba et Mizar en transport public. Transporter 10 kg de chats sans les caisses et sans mes affaires pour prendre le taxi jusqu’à la gare de Montreux, changer de train à Martigny puis à Sembrancher pour grimper dans le car postal et marcher jusqu’au chalet relève d’un entraînement commando.
  • Nourriture de Kumba et Mizar : 130. Si je ne donnais que des croquettes aux chats, leur nourriture coûterait moins cher. Je n’ai pas non plus besoin de leur donner du Royal Canin. Kumba mange tout (Gourmet, Whiskas, Excelcat) mais Mizar est très difficile.

En ce qui concerne les dépenses accessoires qui sont plus importantes que mes dépenses nécessaires, autant je pourrais éviter d’aller chez la manucure et au salon de coiffure tous les mois, autant ce serait compliqué pour moi d’avoir une vie sociale. Je ne me vois pas accepter des invitations si je ne peux pas les rendre et je ne sais pas comment je me débrouillerai pour offrir des cadeaux aux anniversaires et pendant les fêtes. Le plus difficile à accepter pour un des amis que j’ai aidé, était d’en être arrivé au point de n’avoir même pas de quoi acheter un lapin de Pâques en chocolat à ses enfants. En tant que papa, il pouvait se priver de tout mais ça, c’était trop dur pour lui. Une fois de plus, je ne parle pas d’une personne à l’assurance sociale mais d’un chef d’entreprise qui emploie du personnel. Une fois les salaires payés, il ne lui restait plus rien pour vivre !

Dépenses accessoires : CHF 742

  • Abonnement à Cookidoo : 39, paiement annuel pour obtenir des recettes pour le Thermomix.
  • Manucure : 100.
  • Coiffure : 160.
  • Restaurant : 289 pour un plateau de fruits de mer à la Rouvenaz à Montreux, trois repas d’entreprise et une invitation à dîner à la Brasserie des Sauges à Lausanne. J’ai remarqué qu’il est difficile d’arriver au travail avec son propre repas lors d’une Assemblée Générale à moins de faire la sauvage et de me cacher pour manger.
  • Netflix : 22 mensuel. Il y a des abonnements Netflix moins chers que l’abonnement Premium. A creuser.  
  • Goûter avec ma voisine : 47. J’ai voulu préparer une tarte aux pommes et des finger sandwiches maison mais finalement, des gâteaux et des canapés chez un grand chef pâtissier auraient coûté le même prix. C’est bien de le savoir pour les prochaines fois.  
  • Fitness : 69 mensuel. Courir dans la neige et le froid, ce n’est pas encore mon truc mais c’est possible. Comme de se baigner dans le lac tous les jours de l’année, aglagla.  
  • Cadeau : 16. Je ne me rappelle plus ce que j’ai acheté comme cadeau chez Globus ni à qui je l’ai offert. C’est inquiétant.

On remarquera que je n’ai acheté aucun vêtement ni de billet pour un spectacle comme je voulais le faire tous les mois pour soutenir les artistes qui, eux aussi, ont énormément souffert de la pandémie.

Bilan :

  • Je ne critiquerai plus jamais les Hard Discounters ni les marques de Fast Fashion parce que certains ne peuvent pas faire autrement pour se nourrir et se vêtir.
  • C’est joli de prôner une consommation plus éthique et plus responsable mais il faut en avoir les moyens ! Je continue à acheter de la viande chez le boucher et les fruits et les légumes au marché mais je suis consciente désormais que c’est un privilège.
  • Je remercie mes contacts sur Instagram pour m’avoir donné leurs astuces pour acheter bon marché, notamment en matière de crèmes hydratantes que je me réjouis de tester !  
  • Je remercie également ma copine Madame qui m’a été d’un grand soutien tout au long de cette expérience avec son bon sens et son pragmatisme. On peut vivre bien en menant une vie simple, sans restaurants ni sorties coûteuses, et faire preuve d’imagination. J’ai découvert la joie de cuisiner des plats du terroir et de tricoter chez elle en buvant du thé qui est bien plus sympa que d’aller au restaurant ensemble même si l’un n’empêche pas l’autre.
  • Une pomme offerte avec bonté au marché de Lausanne fait extrêmement plaisir. C’est important de montrer de la gentillesse et de l’amabilité partout où l’on va, cela change vraiment le monde et cela rend meilleur.
  • J’aime de plus en plus passer du temps en cuisine et j’ai pris conscience que la nourriture est précieuse. Avant, quand j’avais faim, je sortais dîner au restaurant ou achetais un repas à l’emporter que j’avalais machinalement sans me poser de question. Mon comportement alimentaire a radicalement changé.
  • On peut faire énormément de préparations avec des poireaux, des pommes de terre, du riz et des flocons d’avoine et se régaler aussi ! :o)
  • Je veux que mon argent serve à faire vivre les indépendants et les petits commerces de proximité : coiffeur, manucure, couturière, maraîchers, bouchers, agriculteurs, épiciers, cordonnier, etc.
  • Je voterai pour toute loi venant en aide aux agriculteurs, aux entreprises et aux PME en Suisse. C’est eux qui font vivre la Suisse. Je crois aussi en l’avenir de la caisse maladie unique et du revenu de base inconditionnel.
  • J’ai une chance incroyable d’être aussi privilégiée mais je sais aussi que l’on peut tout perdre en un claquement de doigt.
  • Je suis contente d’avoir mené cette expérience jusqu’au bout même si je l’ai ratée. A présent, « je sais ce que c’est et je peux comprendre » même si je ne connais pas l’angoisse qui rend insomniaque ni la crainte d’ouvrir la boîte à lettres par peur de découvrir les factures et les rappels qui s’amoncellent. L’important est de s’en ouvrir et de parler à son entourage le plus tôt possible avant de sombrer dans la dépression et la spirale du surendettement. Il n’y a pas de honte à avoir. Les malheurs frappent tout le monde sans distinction.
  • Je suis d’une naïveté confondante et le resterai encore certainement mais j’essaie d’être un peu moins gourde.
  • L’argent fait le bonheur. Angus Deaton, Prix Nobel d’économie le dit. Ceux qui prétendent le contraire ne se sont jamais retrouvés dans une situation de détresse.
  • Je n’ai aucune complaisance pour les doux rêveurs qui développent des théories sur les « demandes à l’Univers », « Mère Nature » et autres blablas ésotériques à base de karma, de chakras et d’énergies. La vie est dure et la nature ne nous veut pas que du bien. J’ai toujours dit que la souffrance, la maladie et la mort étaient des concepts archi pourris !
Magalie m’a fait envie avec son lait chaud au sucre vanillé sur Instagram. J’ai fendu une gousse de vanille et l’ai mise à macérer dans du sucre pendant trois jours et le tour était joué !
Il me restait des noix de la Brisolée en famille au chalet. Je les ai ouvertes avec un marteau et les ai grignotées telles quelles avec une pomme, une poire ou dans du porridge.
Recette du porridge : faire cuire 120 g. de flocons d’avoine dans 4 dl de lait pendant 5 minutes à feu doux, aromatiser avec 2 cuillères à soupe de miel et ajouter des fruits frais, des noix, etc.
Plateau de fruits de mer Impérial du restaurant La Rouvenaz à Montreux. La serveuse était adorable et on a pris le temps de discuter. Je ne comprends pas comment certains clients peuvent se montrer désagréables au point d’humilier le personnel en salle et de les faire pleurer après le service. Le métier est déjà suffisamment difficile !
J’ai acheté une pièce de viande à bouillir et du jarret de boeuf à la boucherie Maillefer à Lausanne que j’ai laissé mijoter pendant 7h à feu doux avec des légumes d’hiver : chou, carotte, poireau, céleri, navet. J’ai également préparé une sauce gribiche à base d’oeufs durs, persil, câpres, cornichons avant d’apporter la cocotte chez ma copine Madame. Il restait suffisamment de viande pour les deux pour préparer un hachis parmentier dans la semaine avec une bonne purée de pomme de terre.
Publié par :KoyangiBacalhau

2 commentaires sur “Vivre avec CHF 500 par mois

  1. J’ai connu des moments où j’ai eu peu d’argent (j’ai dû demander à mes parents de l’argent pour remplacer mon aspirateur) et des moments plus fastes. C’est pourquoi aujourd’hui je vis en dessous de mes moyens. Je préfère vraiment avoir un matelas de sécurité, « au cas où ». Je me fais plaisir quand même, mais je n’achète pas de sacs de luxe et je n’ai jamais vu une manucure de ma vie. Quoi qu’on en dise, l’argent procure un sentiment de sécurité, propice au bonheur.

    1. L’argent est fondamental dans notre société, ceux qui prétendent le contraire ont tort. Je ne comprendrai jamais vraiment les gens qui flambent l’argent dès qu’ils en ont pour se retrouver dans des difficultés le mois d’après. La gestion de l’argent est aussi liée aux exemples qu’on a reçus de nos parents et à nos propres croyances. Il est évident que l’on ne sera jamais bien riche si on en parle d’une manière dédaigneuse comme « le fric » comme on ne sera jamais heureux si on compte que sur lui pour être heureux.

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